
Depuis décembre 2023, la Suisse expérimente une nouvelle voie dans la gestion du loup : la régulation proactive. Avant même qu'une meute n'atteigne les seuils permettant une intervention réactive, des loups peuvent désormais être abattus préventivement afin de réduire les conflits futurs.
Trois périodes de régulation plus tard, une question pourtant essentielle reste sans réponse : à partir de quel niveau de prédation considérera-t-on que la coexistence fonctionne ?
Autrement dit : quel est le « chiffre du supportable » ? Cette question peut sembler théorique. Elle est au contraire déterminante. Car sans objectif mesurable, comment évaluer l'efficacité d'une politique ? Et surtout, jusqu'où réguler lorsque même des meutes causant très peu de dommages deviennent des cibles ?
Anniviers-Réchy : quand une meute peu conflictuelle semble devenir malgré tout une cible
La meute d'Anniviers-Réchy illustre parfaitement ce paradoxe. Tout comme celles des Toules, de Nendaz-Isérables ou encore des Hauts-Forts avant elle.
Lors de la régulation proactive 2025-2026, le canton du Valais a demandé une régulation partielle de la meute d’Anniviers-Réchy. Celle-ci permettait le prélèvement de deux tiers des jeunes de l'année. Deux louveteaux ont finalement été abattus en septembre 2025. Il convient aussi de mentionner que cette meute était suivie au moyen d’un radio collar, posé sur la femelle reproductrice F225 depuis début 2025. Les autorités ont donc obtenu un nombre important de données supplémentaires, qui montrent le peu d’intérêt de cette meute pour les animaux d’élevage.
En effet, en reprenant son parcours depuis l’arrivée du nouveau couple reproducteur, entre 2022 et 2023, on constate qu’Anniviers-Réchy ne présente pas le profil que l'on associerait intuitivement à une meute (fortement) problématique.
Les données dont nous disposons montrent au contraire une prédation très faible sur les animaux d’élevage en situation protégée :
- une attaque attribuée à un subadulte en 2025, où la protection montrait un espacement non conforme entre les fils à mi-hauteur (40 cm au lieu de 20cm), affaiblissant l’efficacité, en plus d’une surveillance humaine uniquement hebdomadaire.
- deux attaques en 2026, 2 moutons tués en 2 attaques. La protection, là aussi, laisse entrevoir des failles en se basant sur le fonctionnement et les lieux (cadavres trouvés à de grandes distances du parc de nuit et des chiens de protection). Aucun ADN pouvant clairement relier un ou les membres du couple reproducteur n’a été communiqué à ce jour et aucun des deux membres n’a jamais été fixé sur les animaux domestiques depuis son installation en 2022/2023. A cela se rajoute le fait que les lieux se trouvent sur une zone périphérique, soit où une zone tampon avec la meute voisine ou un couloir de passage de loups disperseurs ne peuvent être totalement écartés.
Cela ne signifie évidemment pas que cette meute ne prédatera jamais. Elle le fera peut-être demain. Elle pourrait même occasionner davantage de dommages en 2027, il est actuellement impossible de l’affirmer.
Mais une possibilité n'est pas une prédiction !
Pour qu'une intervention préventive repose sur une évaluation scientifique du risque, encore faudrait-il pouvoir identifier les facteurs objectifs permettant de considérer qu'une meute présentant, ces dernières années et jusqu'à aujourd'hui, une faible conflictualité risque demain de devenir problématique.
À défaut, toutes les meutes peuvent alors être considérées comme des menaces futures puisqu'aucune ne peut garantir qu'elle n'attaquera jamais un animal domestique. C'est une réalité qu'il est nécessaire d'avoir au coeur du débat et des décisions : le zéro perte n'existera jamais !
Toutes les prédations ne racontent pas la même histoire
C'est précisément là que les chiffres bruts montrent leurs limites.
Une meute occasionnant quatre ou cinq pertes réparties entre plusieurs élevages et plusieurs événements au cours d'une année ne présente pas nécessairement le même comportement qu'une meute revenant régulièrement sur les mêmes troupeaux, sur une période de plusieurs mois, et contournant de manière systématique toute mesure de protection fonctionnelle.
Dans les deux cas, une statistique cantonale peut afficher cinq victimes, au début août 2026. Biologiquement et en matière de gestion, les situations sont pourtant radicalement différentes.
Dans le premier cas, nous pouvons être face à une meute dont l'alimentation demeure très majoritairement constituée de proies sauvages et qui occasionne, de manière très occasionnelle et faible, quelques dommages aux animaux domestiques.
Dans le second, la répétition, la concentration spatiale et temporelle des attaques et le contournement répété des protections peuvent indiquer une problématique nécessitant une réponse ciblée. Et totalement légitime et compréhensible, à l’image des meutes de Nanz et Ausgtbord, qui totalisent déjà 25 attaques et 51 animaux tués en situation protégée en 2026.
C'est précisément la raison pour laquelle la gestion du loup ne devrait pas uniquement compter des victimes. Elle devrait analyser des PROFILS DE PRÉDATION : fréquence des attaques, répétition, concentration sur certains élevages, efficacité réelle des protections, persistance du comportement dans le temps et individus impliqués.
Une coexistence sans aucune prédation n'est pas une coexistence
Cette distinction conduit à une question plus inconfortable : sommes-nous prêts à accepter qu'une meute de loups présente sur un territoire occasionne parfois quelques pertes ?
Si la réponse est non, alors il faut le dire clairement, sans se cacher derrière l'argument d'une régulation qui ne pourra jamais atteindre le réel objectif : plus de loup, plus de prédation. Car la coexistence entre grands prédateurs et élevage ne signifie pas la disparition totale du conflit. Elle consiste à maintenir celui-ci à un niveau supportable, en réduisant autant que possible les dommages grâce, principalement, aux mesures de protection et en intervenant de manière très ciblée, au profit d’analyses approfondies et objectives, lorsque certaines situations deviennent réellement problématiques.
Mais ce niveau « supportable » n'a, en fait, jamais été clairement défini. Combien de pertes seraient compatibles avec une coexistence réussie ? Cinq par meute et par année ? Dix ? Vingt ? Doit-on plutôt raisonner en nombre d'attaques ? En proportion de troupeaux touchés ? En fréquence de contournement des mesures de protection ? En coût économique ? En répétition des dommages sur les mêmes exploitations ?
La réponse ne peut probablement pas être un chiffre unique. Mais l'absence totale de critères d'acceptabilité pose un problème majeur. Car si aucun seuil de réussite n'est défini, toute prédation peut devenir la preuve que la politique actuelle ne va pas assez loin.
Lorsque les dommages diminuent, la régulation peut être présentée comme efficace. Lorsqu'ils augmentent, cela peut justifier une régulation supplémentaire. Et lorsqu'une meute occasionne très peu de dommages, elle peut encore être régulée au motif qu'elle pourrait en occasionner davantage à l'avenir.
Dans un tel système, quelle situation permettrait alors de conclure : cette meute est compatible avec la coexistence, laissons-la vivre et observons son évolution ?
Le vivant ne produit pas de courbes parfaites
Il faut également accepter une réalité élémentaire : les prédations fluctueront toujours. Simplement car la nature n’a jamais été et ne sera jamais un tableau comptable.
Météo, disponibilité des proies sauvages, composition des meutes, dispersion, reproduction, conséquences de tir ou de braconnage, emplacement des troupeaux, durée des estives, comportement du bétail, qualité des clôtures, chiens de protection, présence humaine et quantité d'autres facteurs varient constamment.
Une augmentation annuelle des dommages ne démontre donc pas automatiquement l'échec d'une politique, pas plus qu'une diminution ponctuelle n'en démontre automatiquement le succès.
C'est particulièrement important lorsqu'on évalue la régulation proactive. En Valais, les pertes sur des troupeaux considérés comme protégés ont évolué ainsi selon les données que nous avons compilées (sources : SCPF) :
2022 : 117 victimes
2023 : 104 victimes
2024 : 161 victimes
2025 : 126 victimes
La régulation proactive a débuté en décembre 2023. Ces chiffres ne permettent pas d'affirmer que les tirs augmentent les dommages. Une telle conclusion serait scientifiquement abusive compte tenu du nombre considérable de variables impliquées. Mais ils ne permettent pas davantage, pour les mêmes motifs, d'affirmer que la régulation proactive les diminue. Nos analyses des territoires des meutes effectivement visées sur cette même période montrent d'ailleurs jusqu'ici des fluctuations comparables.
Là encore, corrélation n'est pas causalité. Et c'est précisément le problème :
Où est l'évaluation scientifique permettant aujourd'hui de mesurer l'effet propre des tirs ?
Elle est en cours mais, comme l’annonçait notre précédent article Régulation du loup - une étude scientifique...sous influence institutionnelle ?, elle est menée par la Fondation KORA, grandement subventionnée par l’Office fédéral de l’environnement (OFEV), qui a mis en place cette régulation proactive en 2023, sous la direction de son chef, Albert Rösti.
Réguler une meute stable n'est pas nécessairement sans conséquence
Une autre dimension mérite davantage d'attention : la structure sociale du loup. Une meute installée depuis plusieurs années constitue un système dont nous connaissons progressivement le fonctionnement. Nous pouvons observer son territoire, son couple reproducteur, mieux comprendre ses déplacements, la gestion de zones communes avec des meutes voisines et son historique de prédation. Ceci lorsque le suivi et l’analyse des données est correctement fait.
Intervenir dans cette structure n'est donc pas nécessairement neutre. Nos suivis valaisans ont notamment documenté des remplacements très rapides de mâles reproducteurs après leur disparition, avec une moyenne se situant entre 3 et 8 semaines. Et ceci car aucune meute n’a jamais pu être abattue entièrement en Valais durant des phases régulatoires officielles, ni même déstructurée, conduisant à l’abandon du territoire.
Cela signifie que supprimer un individu connu ne garantit pas la disparition de la meute. Cela peut simplement conduire à son remplacement par un nouvel individu dont le comportement est, lui, inconnu.
Dans une meute fortement conflictuelle, ce bouleversement peut éventuellement faire partie du risque accepté d'une intervention jugée nécessaire. Mais lorsqu'une meute est stable et occasionne très peu de dommages, le raisonnement devrait être inversé :
Quel bénéfice concret espère-t-on obtenir en perturbant un système qui, jusqu'ici, fonctionne relativement bien ?
La régulation comporte elle aussi des incertitudes et des risques. Ne pas intervenir n'est donc pas la seule décision qui doive être justifiée. Intervenir doit l'être également. Et les cantons ont tout de même une bonne marge de manœuvre au cas où une meute reprendrait ses attaques puisqu’il est possible de la mettre en régulation à n’importe quel moment durant les 5 mois impartis à la régulation proactive.
Et pourtant, l'accélérateur est déjà enfoncé
Cette question devient d'autant plus urgente que la Suisse envisage déjà d'élargir une nouvelle fois les possibilités de tir. En effet, deux motions parlementaires ont conduit le Conseil fédéral à mettre en consultation une nouvelle révision de la loi sur la chasse.
La première prévoit de permettre, sous certaines conditions, l'abattage de loups appartenant à une meute entre le 1er février et le 31 mai, alors que cette période bénéficie actuellement d'une protection particulière précisément parce qu'elle correspond à la reproduction. La seconde vise à permettre des interventions jusque dans les districts francs fédéraux.
Mais le plus troublant n'est peut-être même pas le contenu de ces propositions, c'est surtout leur calendrier !
En effet, le nouveau régime de la loi et de l'ordonnance sur la chasse n'est pleinement entré en vigueur que le 1er février 2025. Lors des débats parlementaires sur ces deux motions, des minorités avaient précisément demandé que les effets des nouvelles dispositions soient d'abord étudiés avant d'aller plus loin, soulignant que leur efficacité n'était pas encore établie.
Nous voici pourtant déjà en train d'envisager l'étape suivante. Nous accélérons avant d'avoir mesuré correctement la distance parcourue.
Avant de réguler davantage, définissons ce que nous voulons obtenir
Il ne s'agit pas d'affirmer qu'aucun loup ne devrait jamais être abattu. Certaines situations de prédation répétée peuvent devenir extrêmement difficiles pour les éleveurs. Certaines meutes peuvent développer des comportements qui rendent la protection particulièrement complexe, ajoutant des pressions au monde pastoral. Une politique crédible de coexistence doit pouvoir reconnaître ces situations et y répondre.
Mais précisément pour cette raison, elle doit également être capable de reconnaître les situations qui fonctionnent. Une meute stable, vivant majoritairement de proies sauvages et occasionnant quelques dommages ponctuels doit-elle être considérée comme un échec ? Si oui, quel niveau de prédation serait acceptable ?
Et si la réponse n’est « aucune », alors le débat ne porte plus réellement sur la régulation. Il porte sur la possibilité même de conserver durablement le loup dans des régions d'élevage, en Suisse et même au-delà. En laissant alors apparaître, doucement mais sûrement, le réel objectif non mentionné explicitement : l'éradication.
Avant de supprimer deux tiers d'une portée dans une meute parce que cette dernière pourrait occasionner davantage de dommages l'année suivante, avant d'intervenir pendant la période de reproduction, avant d'étendre les tirs aux districts francs, peut-être faudrait-il enfin répondre collectivement à une question que nous avons jusqu'ici soigneusement évitée :
Qu'attendons-nous réellement de la coexistence ?
Elle ne sera jamais parfaite. Il y aura de bonnes années et de mauvaises. Des meutes discrètes et d'autres plus conflictuelles. Des protections efficaces dans certaines situations et insuffisantes dans d'autres. Des évolutions dans les méthodologies et l’efficacité de certaines mesures de protection. Des erreurs, des adaptations et une part incompressible d'incertitude.
C'est cela, travailler avec le vivant. La mortalité en fait intégralement partie et se décline sous diverses causes, dont beaucoup d’entre elles ne sont jamais exposées explicitement ni publiquement, que ce soit par le monde pastoral ou politique. La réussite ne peut donc pas être l'absence de tout conflit, de toute prédation.
Elle devrait être notre capacité à maintenir ce conflit à un niveau supportable sans transformer chaque difficulté — ni chaque risque hypothétique — en justification d'une nouvelle réduction de la population.
Et pour cela, encore faudrait-il enfin définir ce que nous sommes collectivement prêts à supporter. Car tant que le « chiffre du supportable » restera indéfini, il pourra toujours être considéré comme dépassé.
Une réflexion à tous les niveaux
Peut-être est-il donc temps d'ouvrir cette réflexion, collectivement et sereinement, jusque dans nos institutions. Non pas seulement pour déterminer combien de loups un territoire peut accueillir ou combien de dommages l'être humain est prêt à tolérer, mais pour nous demander ce que signifie réellement accepter la présence d'une autre espèce à nos côtés.
Depuis le retour du loup, nous examinons essentiellement la coexistence depuis notre propre perspective : nos activités doivent pouvoir se poursuivre, nos troupeaux doivent être protégés, nos contraintes doivent rester acceptables et nos intérêts préservés. Ces préoccupations sont légitimes et doivent évidemment faire partie de l'équation. Mais la coexistence suppose peut-être aussi d'accepter que l'être humain ne soit pas l'unique mesure de sa réussite.
Elle pose une question essentielle : quelle place sommes-nous réellement prêts à laisser au sauvage lorsque cette place nous demande, à nous aussi, de nous adapter ? Car définir le « chiffre du supportable », ce n'est finalement pas seulement déterminer ce que nous sommes prêts à perdre. C'est décider de ce que nous sommes réellement prêts à partager.
Article : Team Mission Loup
Photos : Ezio Giuliano Filmmaker & Mission Loup