Mission Loup

PARTIE 1 - Régulation du loup - une étude scientifique...sous influence institutionnelle ?

Le 19/02/2026

Selon une communication officielle, le KORA, fondation en charge de l'écologie des carnivores et la gestion de la faune sauvage, sera en charge d'une étude sur la régulation proactive du loup en Suisse, entre 2025 et 2029. Elle aura notamment comme mission d'établir si la régulation, telle qu'elle est pratiquée en Suisse depuis décembre 2023, est réellement bénéfique, que ce soit au niveau des attaques et pressions sur les animaux d'élevage mais aussi sur le fonctionnement et la viabilité du loup dans notre pays. Bien qu'il soit nécessaire d'analyser de manière scientifique les effets et conséquences d'une régulation jamais pratiquée jusqu'ici, et très intensive, il y a également des zones d'ombre qui nous interrogent et qui doivent être relevées. Nous les mentionnons dans cet article en deux parties. Loup et ordonnance sur la chasse en suisse


 

La Suisse sous les projecteurs

 

Depuis l’automne 2023, la Suisse concentre une attention particulière à l’échelle européenne. En cause : l’introduction d’une régulation du loup sans équivalent parmi les pays où l’espèce est protégée.

Cette régulation s’est déroulée à un rythme soutenu, selon trois phases successives. En l’espace de douze mois, 222 loups ont été abattus. Lors de la dernière phase, échelonnée entre le 1er septembre 2025 et le 31 janvier 2026, seules 10 meutes sur 43 n'ont pas été visées par une quelconque forme de régulation. 

Avec l’entrée en vigueur de la nouvelle Ordonnance sur la chasse (OChP), la possibilité d’abattre des meutes entières ou jusqu’à deux tiers des louveteaux de l’année a été élargie pour les meutes dites « problématiques ». Toutefois, la notion de meute problématique ne semble pas reposer sur des critères objectivés et publiquement définis, se référant notamment à des loups « contournant de manière répétée les mesures de protection ».

Or, la prédation ponctuelle demeure un phénomène inhérent à la présence d’un grand prédateur protégé : l’absence totale de pertes ne constitue pas un objectif écologiquement réaliste. En l’absence de distinction explicite entre une prédation occasionnelle et une pression prédatrice répétée, significative et persistante malgré des mesures de protection adaptées, l’appréciation du caractère « problématique » apparaît susceptible d’interprétations extensives.


Quelques ordres de grandeur indispensables

Pour mesurer la portée de ces chiffres, il est nécessaire de rappeler certains éléments de contexte. 

Depuis 2023, la population de loups en Suisse est estimée entre 300 et 350 individus, répartis en 30 à 40 meutes.

Le nombre de louveteaux nés chaque année se situe autour de 120 à 140, avec une mortalité naturelle très élevée durant les deux premières années de vie, comprise entre 60 et 80 %, même en l’absence de régulation humaine légale.

Ces données sont essentielles, car elles montrent que la régulation actuelle ne s’inscrit pas à la marge du fonctionnement naturel de l’espèce, mais qu’elle intervient au cœur même de sa dynamique démographique et sociale.
 

Une communication fédérale rassurante… mais une réalité plus contrastée

Du point de vue des autorités fédérales, la communication se veut rassurante. La régulation proactive est présentée comme un outil efficace, maîtrisé et permettant de répondre aux préoccupations du monde pastoral.

Mais lorsque l’on examine la situation à l’échelle régionale, le tableau devient plus complexe, parfois contradictoire et peu convaincant. Les résultats observés sur le terrain ne permettent pas toujours de confirmer les messages globaux diffusés au niveau national.

C’est ce décalage entre les discours des autorités et les réalités locales qui nous a conduit à plusieurs prises de position publiques, au travers d'articles mais aussi de l'écriture de documents sur les cinq meutes du Valais romand engagées dans la régulation proactive sur une ou les deux premières phases. Dans ces rapports de près de 160 pages, que nous avons transmis à l'Office fédéral de l'environnement (OFEV), à la Convention de Berne et à la LCIE (Large Carnivore Initiative for Europe), nous détaillons des problématiques majeures observées dans les dossiers de demande de régulation des autorités cantonales ainsi que les erreurs dans l'analyse des données récoltées.

Le cas du Valais montre clairement qu'entre les communications positives des autorités fédérales et la réalité du terrain à l’échelle régionale, des divergences sévères apparaissent. Elles ne paraissent pas explicitement mentionnées dans les communications publiques ou les dossiers accessibles, ce qui restreint la transparence du processus décisionnel et la possibilité d’un débat éclairé.


Le moment du bilan… ou de l’interrogation

Après trois phases de régulation, la question du bilan s’impose naturellement. Mais s’agit-il réellement d’évaluer un succès — ou faut-il, au contraire, interroger les effets collatéraux, voire les dommages potentiels de cette politique ? La question est d’autant plus pertinente que, contrairement à une démarche scientifique classique, la Suisse n’a pas procédé :

 à des phases pilotes,

 à la mise en place de meutes ou de régions témoins,

 à une application progressive permettant de comparer différentes approches.


La régulation proactive a été appliquée d’emblée, simultanément, sur l’ensemble des territoires concernés, sans distinction, sans expérimentation préalable et sans cadre permettant d’isoler ses effets propres.

Cette approche pose une question centrale : est-il encore possible, aujourd’hui, d’identifier clairement les effets réels de la régulation proactive ?

En d’autres termes :

 comment distinguer ce qui relève de la régulation ? 

 de ce qui dépend d’autres facteurs tout aussi déterminants, alors que tous ces paramètres évoluent en même temps ?

C’est précisément cette interrogation que soulève cet article, qui se veut volontairement questionnant, et non affirmatif. Il ne s’agit pas d’asséner une conclusion, mais de mettre en lumière les limites structurelles du dispositif actuel.


Une étude annoncée… mais sous possibles contraintes institutionnelles

Une communication du KORA indique qu’une étude sur la régulation proactive du loup en Suisse sera menée jusqu'en 2029. L’objectif affiché est notamment de comprendre les effets de cette régulation sur les attaques de troupeaux.

- Fonctionne-t-elle réellement ?
- Atteint-elle les objectifs fixés ?
- Permet-elle de réduire durablement les prédations et de favoriser une coexistence à long terme ?
- L’effet éducatif recherché peut-il ainsi être atteint ? Ou est-ce que finalement tout vise un hypothétique effet numérique qui pourrait faire baisser les déprédations sur les troupeaux ?

Ces questions sont légitimes, mais elles interviennent après la mise en œuvre d’une politique déjà très engageante pour une espèce protégée. En Suisse, la gestion du loup repose sur trois pôles intervenant à différents niveaux du processus : les cantons, le KORA et l’OFEV, impliqués dans la récolte et l’analyse des données, l’établissement des dossiers ainsi que l’examen et la validation des demandes de régulation. Cette organisation soulève une interrogation de gouvernance scientifique : lorsqu’un acteur participe à la fois à la production d’expertise et à la validation de décisions de régulation, quelles garanties institutionnelles formalisées assurent la séparation des rôles, la transparence méthodologique et l’absence de conflit d’intérêts structurel ?


Pourquoi une analyse simple serait trompeuse

Il serait tentant de répondre à ces questions à l’aide de graphiques montrant, sur quelques années, l'évolution des effectifs de loups et celles du nombre d'attaques sur les animaux d'élevage

Mais une telle lecture serait scientifiquement insuffisante. Les attaques ne sont pas uniquement liées au nombre de loups. Elles résultent d’une combinaison complexe de nombreux facteurs, qui interagissent entre eux et varient fortement selon les contextes locaux.

Toute analyse sérieuse doit impérativement intégrer, à l’échelle locale et régionale, l’ensemble des paramètres suivants :

  • l’état réel et l’évolution des mesures de protection des troupeaux
  • les méthodes d’élevage appliquées
  • les caractéristiques de l’environnement
  • le fonctionnement propre des meutes de loups
  • les modalités concrètes de la régulation


Chacun de ces facteurs peut, à lui seul, influencer le nombre d’attaques. Toute modification - même ponctuelle - peut modifier la situation, indépendamment de la régulation.


Une complexité trop souvent sous-estimée

La multiplicité de ces paramètres rend toute analyse globale extrêmement délicate. Attribuer une baisse, une stagnation ou une hausse des prédations à la seule régulation proactive, sans tenir compte de l’ensemble de ces éléments, relève d’une simplification abusive et ne permettra aucunement de déterminer les solutions les plus avisées et effectives pour l'avenir.

C’est précisément cette complexité, souvent sous-estimée dans le débat public, qui explique pourquoi une évaluation scientifique rigoureuse est aujourd’hui si difficile.

Dans la seconde partie, nous examinerons comment cette complexité se heurte, sur le terrain, à :

 des données parfois incomplètes ou imprécises

 des pratiques hétérogènes

 et un cadre institutionnel qui soulève des questions de transparence et d’indépendance.


La régulation proactive du loup ne peut être évaluée sérieusement qu’à une condition :  accepter de regarder en face les limites des données disponibles, les incohérences de mise en œuvre et les biais potentiels du système. 

Pour lire la seconde partie de l'article, cliquez 
ICI


Article : Team Mission Loup
Photos : Illustrations
Sources des chiffres : KORA/OFEV

 

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