Mission Loup

PARTIE 2 - Régulation du loup, une étude scientifique...sous influence institutionnelle ?

Le 19/02/2026

Suite et fin de notre article, dans lequel nous abordons les problèmes concrets qui risquent de compromettre toute analyse scientifique et rigoureuse. Loup berger cpt clotures 1

 


Quand les données, les pratiques et le cadre institutionnel brouillent l’évaluation scientifique


Dans la première partie, nous avons montré pourquoi évaluer l’efficacité de la régulation proactive du loup est, par nature, complexe. Dans cette seconde partie, nous abordons les problèmes concrets qui risquent de compromettre toute analyse scientifique rigoureuse : qualité des données, hétérogénéité des pratiques et risques de biais institutionnels.


1️. Les mesures de protection : entre dispositifs recensés et mise en oeuvre effective

L’efficacité ou non d’une régulation ne peut être évaluée sans une connaissance précise de l’état réel de la protection des troupeaux au moment des attaques. Or, sur le terrain, un décalage important existe entre les dossiers administratifs et la réalité observée.

Il n’est pas rare de constater :

  • Des clôtures non conformes (hauteur insuffisante, fils trop espacés, électrification absente ou partielle).
  • Des clôtures dégradées ou interrompues sur certaines portions.
  • Des systèmes temporaires ou modifiés en cours de saison sans mise à jour des dossiers.

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     Photo : Mission Loup - État d'une clôture à la suite d'une des attaques subies par un troupeau en situation protégée, conduisant à la désignation de la meute pour une régulation totale en 2025/2026

 

Concernant les chiens de protection, plusieurs éléments influencent directement leur efficacité :

  • L'aptitude réelle à la protection (ascendance certifiée, formation des personnes ayant procédé à leur éducation, comportement face au loup, etc.).
  • État de santé physique et mental.
  • Continuité de présence auprès du troupeau.
  • Retraits temporaires (maladie/blessure, chaleurs, conflits, fatigue).


Ces paramètres, tout comme les éventuels retraits, parfois de courte durée, ne figurent pas systématiquement dans les rapports, alors qu’ils peuvent coïncider avec des attaques et influer grandement l'état de la protection.

Enfin, les changements de bergers, de pratiques ou d’organisation de l’estive d’une année à l’autre modifient profondément la dynamique de protection. Pourtant, ces évolutions sont rarement intégrées finement dans les analyses, les facteurs n'étant pas forcément connus ni répertoriés dans les dossiers de manière précise.

Scientifiquement, cela pose un problème majeur : si l’on ne connaît pas précisément l’évolution de la protection, il devient impossible d’attribuer une variation des attaques à la régulation plutôt qu’à un changement de pratiques. Il sera essentiel que l’étude démontre, de manière transparente et documentée, que l’ensemble de ces paramètres ont été intégrés à l’analyse.

Il convient de mentionner que les données précises sur les moyens de protection utilisés sur chaque région et alpage ne semblent pas faire l’objet d’une publication centralisée accessible.


2️. Le facteur loup : données incomplètes et compréhension partielle des meutes

L’évaluation des mesures de régulation repose nécessairement sur une connaissance précise du fonctionnement et de la dynamique des meutes. Or, dans certains cantons — notamment en Valais — le suivi direct de terrain est assuré par les gardes-faune cantonaux, les données étant ensuite intégrées dans les analyses du KORA.

Les analyses reposent dès lors principalement sur les données collectées au niveau cantonal et sur leur interprétation, ce qui souligne l’importance de mécanismes clairs de vérification, de validation croisée et de traçabilité méthodologique.

Les rapports que nous avons établis pour cinq meutes engagées dans la régulation proactive entre fin 2023 et début 2025 mettent en évidence :

  • Des incohérences et imprécisions dans l’établissement des territoires.
  • Des approximations dans la composition des meutes.
  • Une méconnaissance et non prise en compte des zones tampon.
  • Des manquements non corrigés d’une année à l’autre.


Ces erreurs ont des conséquences directes :

  • Sur la compréhension du rôle des individus abattus.
  • Sur l'établissement des périmètres de tir, entraînant des erreurs de tir.
  • Sur l’interprétation des effets des tirs.
  • Sur l’analyse des dynamiques territoriales.


Dans certains cas, les paramètres biologiques déterminants pour l’évaluation locale (stabilité du couple reproducteur, présence effective de louveteaux, dynamique avec les meutes voisines, territoire réel, présence de zones tampon) apparaissent insuffisamment documentés ou sujets à incertitude. Pourtant, des demandes de régulation, pour des meutes entières, ont néanmoins été validées, ce qui interroge sur l’intégration complète de ces paramètres dans l’analyse préalable.

Rappelons que la fiabilité d’une analyse scientifique dépend directement de l’exactitude et de la traçabilité des données de base. Lorsque la collecte de données de terrain et l’évaluation scientifique ne sont pas clairement articulées ou indépendamment vérifiables, la robustesse des conclusions peut être fragilisée.

 

3️. Le fonctionnement de la régulation : absence de comparaison et hétérogénéité des méthodes

Le point le plus problématique pour l’évaluation scientifique réside dans la manière dont la régulation proactive a été mise en œuvre.


a) Absence de phase test et de groupes de comparaison

La régulation a été appliquée rapidement et simultanément dans plusieurs cantons, sans :

  • Phase pilote.
  • Zones témoins.
  • Sélection ciblée des seules meutes réellement problématiques.

Certaines meutes stables, ne présentant pas de comportement problématique marqué vis-à-vis des troupeaux, ont été régulées, souvent partiellement mais en perdant des membres de couples reproducteurs, ce qui les a sérieusement perturbées, à plusieurs niveaux.


Cette approche empêche toute comparaison fiable entre :

  • Les meutes régulées et non régulées.
  • Les méthodes différentes et variant d'une phase à l'autre.
  • Les périodes avant et après intervention dans des conditions similaires.


b) Diversification des méthodologies

Chaque canton a pu choisir sa propre stratégie :

  • Élimination d’un individu ciblé.
  • Abattage de deux tiers des louveteaux.
  • Élimination complète de meutes.


Ces méthodes ont varié :

  • Entre cantons
  • D’une année à l’autre
  • Parfois même au sein d’un même canton.

Dans certains cas, des individus extérieurs aux meutes visées ont été abattus, compliquant encore l’interprétation des effets, notamment lorsque les données de base étaient déjà erronées.

Scientifiquement, ces disparités ainsi que l'absence de nuance et surtout d'un design expérimental en amont rendront difficile l’établissement de conclusions. Il sera possible d'avoir des corrélations mais pas de réponses claires de cause à effet. La Suisse a donc manqué une grande opportunité de démontrer ce qu'apporte la régulation par rapport aux autres co-facteurs environnementaux, notamment les mesures de protection des troupeaux !

 

4. Les meutes transfrontalières : un angle mort préoccupant

L’évaluation est encore plus fragile pour les meutes transfrontalières, notamment avec la France.

Depuis 2023, le suivi du loup en Haute-Savoie n’est plus assuré par l’Office français de la biodiversité (OFB), mais a été confié aux chasseurs locaux. Après une période très courte, ce suivi s’est fortement dégradé et se serait totalement interrompu en 2025. La continuité scientifique apparaît aujourd’hui clairement moins documentée en France, notamment durant les phases de régulation proactive en Suisse (2023), un fait inquiétant.

Les conséquences sont importantes :

  • Données lacunaires.
  • Connaissance partielle des effectifs réels.
  • Compréhension limitée des dynamiques territoriales. 
  • Absence de vision coordonnée des effets des tirs des deux côtés de la frontière.


Certaines meutes présentant des indices répétés de présence dans les deux pays et de reproduction ne semblent pas systématiquement reconnues comme unités fonctionnelles cohérentes dans les dossiers suisses, telles celles du C
hablais et de la Dent d’Oche. Quant à celle des Hauts-Forts, il y a eu des incohérences relevées dans le suivi et la délimitation territoriale. Cela illustre la complexité des dynamiques transfrontalières entre la Suisse (Valais) et la France. 

L’intégration de ces données dans l’évaluation suisse ne paraît pas toujours explicitement reflétée dans les dossiers cantonaux consultables. Dans un contexte de populations transfrontalières, une coordination structurée et un échange systématique d’informations entre autorités nationales constituent pourtant un élément déterminant pour une appréciation complète de la dynamique des meutes et de leur état de conservation.

Dans ces conditions, toute analyse scientifique des effets de la régulation sur ces meutes est nécessairement incomplète.

 

5. Indépendance scientifique et cadre institutionnel

Enfin, se pose la question de l’indépendance de l’étude annoncée. Le DETEC (département de l'environnement, des transports, de l'énergie et de la communication) ainsi que l'OFEV (Office fédéral de l'environnement, dépendant du DETEC) financent le KORA et appliquent en même temps la politique fédérale permettant la régulation proactive du loup. L’un des objectifs affichés de cette dernière est précisément de faciliter le tir, notamment de meutes entières, qui, selon elle, réduira les prédations et fournira, de surcroît, un effet éducatif au loup. 

Cette configuration institutionnelle soulève une question de séparation fonctionnelle : l’étude est réalisée par le KORA, structure financée par l’organe public chargé de mettre en œuvre les mesures de régulation qu’il s’agit précisément d’évaluer. Une telle articulation appelle à une clarification explicite des garanties d’indépendance scientifique et des mécanismes de contrôle externe.

En termes d'influence institutionnelle, il existe malheureusement des précédents, notamment avec des modifications de mots, de phrases ou de chiffres dans des rapports nationaux, comme celui de la biodiversité en Suisse ou encore lors de l'initiative sur les autoroutes. Un autre cas hautement litigieux et peu éthique s'est produit avec le Valais lors de la phase de régulation proactive 2024/2025. Les dossiers de demande de régulation de deux meutes, Hérens-Mandelon & Les Toules, ont été refusé par l'Office fédéral de l'environnement (OFEV), ces derniers ne remplissant pas les conditions requises.  L'OFEV a alors fixé des exigences bien définies au canton, soit une preuve de reproduction (avec tirs uniquement des louveteaux) pour la première et une attaque en situation protégée supplémentaire pour la seconde (qui n'en avait commis qu'une seule - 1 mouton tué - en 2024, ne remplissant donc aucunement l'article de loi 4b36 - 4b). À la suite d’un échange entre un conseiller d'état valaisan et les dirigeants de l'OFEV et du DETEC, les autorisations ont été soudainement délivrées, sans que les exigences préalablement requises n'aient été formellement remplies. Cette séquence a suscité des interrogations quant à la séparation entre considérations techniques et arbitrages politiques.

Dans ce contexte, la transparence totale sur les données, les méthodes utilisées et les limites de l’étude sera indispensable pour préserver sa crédibilité. Tout comme un accès à tous les document la composant.
 

6. Conclusion

La question n’est pas de nier les difficultés rencontrées par le monde pastoral, ni de refuser toute forme de gestion du loup, bien au contraire. La question est de savoir si la Suisse se donne réellement les moyens d’évaluer, de manière rigoureuse et indépendante, les effets d’une régulation aussi lourde de conséquences.

Dans l’état actuel :

  • Les données sont parfois incomplètes ou erronées.
  • Les pratiques trop hétérogènes.
  • Les comparaisons insuffisantes.
  • Des interrogations subsistent quant aux garanties institutionnelles.


Sans un effort majeur de transparence, de correction des données et d’intégration de l’ensemble des connaissances disponibles, l’étude annoncée pourrait être perçue comme une validation a posteriori plutôt que comme une évaluation indépendante visant à objectiver les effets de la régulation.


Les résultats attendus en 2029 devront permettre d’apporter des réponses claires et méthodologiquement étayées. Et, d’ici là, l’observation, la vigilance ainsi que la documentation indépendante, au travers d'un suivi de terrain, d'études et d'analyses approfondies, restent indispensables. 

Nous tenons à remercier infiniment toutes les personnes qui, par leur engagement et leur vigilance, participent à l’élaboration d’une vision globale et documentée de la situation des meutes valaisannes. Cette mobilisation témoigne de l’attention soutenue portée par la société civile à la gestion du loup, de la faune sauvage, et de l’importance accordée à la transparence des décisions publiques.



Article : Team Mission Loup
Photo : illustration & Mission Loup

 

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